Avant de poser trois doigts sur les pouls, j'ai passé des années à travailler avec le corps et à l'écouter à travers les arts du mouvement — l'acrobatie, le geste, le jeu. C'est là, dans cette attention patiente au corps vivant, qu'a fini par s'organiser toute ma vision du soin : l'équilibre n'est pas un état que l'on atteint. C'est un ajustement que l'on refait, à chaque instant.
Mon premier métier fut bûcheron. On y apprend des choses que l'on garde pour la vie : le poids réel des choses, le respect de ce qui est plus grand que soi, et cette attention de chaque seconde sans laquelle la forêt vous rappelle à l'ordre. Puis sont venues des années entièrement consacrées au corps et à son mouvement — l'acrobatie, le geste juste, le jeu —, dont une formation aux arts de la scène, à l'École Dimitri, au Tessin. J'y suis entré avec des mains de forestier ; j'en suis sorti durablement transformé, avec une tout autre connaissance du corps vivant.
Ce qu'on apprend en travaillant ainsi le corps dépasse de très loin la technique. On apprend le corps — le sien, celui des autres — avec une précision que je n'ai retrouvée plus tard que dans les arts du soin. On apprend la présence : ce qui fait qu'un geste porte ou tombe à plat, qu'une scène respire ou s'éteint. On apprend l'échec quotidien et recommencé, qui est le vrai maître. Et l'on apprend surtout à écouter : un corps en mouvement ne ment pas, il dit à chaque instant où il en est de son équilibre.
Car voici ce que découvre quiconque cherche l'aplomb dans un geste exigeant : il est impossible d'y être vraiment immobile. Ce que l'œil prend pour de l'immobilité — une posture tenue, un appui parfait — est une danse minuscule et incessante : chevilles, genoux, bassin, regard, souffle, tout corrige en permanence. Le corps « stable » est celui qui oscille vite et fin ; celui qui cherche la fixité se raidit et vacille. J'ai mis des années à comprendre que je tenais là, sans le savoir, une définition de la santé.
Des années plus tard, en étudiant la médecine — tibétaine d'abord, naturopathie et biologie fonctionnelle ensuite —, j'ai retrouvé la leçon du corps à chaque page. La physiologie appelle cela l'homéostasie : la vie ne maintient rien de figé, elle régule sans cesse. Température, glycémie, acidité du sang : chaque « constante » biologique est en réalité une oscillation finement corrigée, une danse d'ajustements permanents à l'échelle de la cellule. La santé n'est pas l'absence de perturbation — le vivant est perturbé en permanence — mais la capacité à se rattraper : souple, rapide, proportionnée.
La médecine tibétaine dit la même chose dans sa langue : les trois humeurs — le vent, la bile, le phlegme — ne sont pas des ennemies à éradiquer mais des forces à tenir en accord, et la maladie commence quand l'une d'elles cesse de pouvoir être rattrapée par les autres. Quant au bilan BNS24 que je pratique, il ne mesure pas autre chose : non pas « êtes-vous malade ? », mais « votre terrain garde-t-il sa capacité de rattrapage ? ». L'acidose tissulaire, par exemple, est typiquement une histoire de compensation : un système tampon qui compense, compense — jusqu'au jour où la correction coûte trop cher.
Cette convergence entre un art du mouvement, une tradition millénaire et la physiologie moderne n'est pas un hasard : toutes trois observent le même vivant. Et toutes trois tirent la même conséquence pratique — on n'entretient pas sa santé comme on protège un objet fragile, en supprimant tout mouvement ; on l'entretient comme un corps vivant, en cultivant sa capacité à osciller et à se rattraper.
Dans une posture tenue, qu'est-ce que l'équilibre, réellement ?
Il faut dire un mot de ce dont on parle peu lorsqu'on cherche l'équilibre : la chute. Qui apprend un geste exigeant tombe des centaines de fois — c'est même à cela qu'on reconnaît un apprentissage vivant. Et l'on découvre très vite deux choses. La première : la chute fait partie de l'apprentissage, elle n'en est pas l'échec ; on apprend à tomber avant d'apprendre à tenir, et c'est celui qui n'ose plus tomber qui cesse de progresser. La seconde : chaque chute renseigne. Elle dit où l'attention a lâché, où le geste s'est crispé, où l'on a voulu aller trop vite. Le corps est un professeur exact : il ne punit pas, il informe.
Je retrouve cette sagesse chaque jour au cabinet. Un épisode de maladie, un épuisement, une rechute : nos chutes de santé, elles aussi, renseignent — sur un rythme de vie intenable, un terrain négligé, un besoin longtemps bâillonné. Je me garde de tout angélisme : certaines chutes sont injustes, brutales, sans leçon aimable, et la première réponse à la maladie reste le soin — le vrai, le médical quand il le faut. Mais dans l'accompagnement, la même question finit presque toujours par se poser : qu'est-ce que cette perte d'équilibre m'apprend sur ma manière de tenir ? Ceux qui acceptent de l'entendre ne se relèvent pas à l'identique — ils se relèvent mieux.
Et il y a la peur. Dans le geste comme dans la maladie, la peur est le grand raidisseur : elle fige, elle crispe, elle précipite ce qu'elle redoute. On ne la supprime pas — on apprend à avancer avec elle, en ramenant l'attention au geste présent : ce pas-ci, ce souffle-ci. Les personnes que j'accompagne dans des traversées difficiles me le confirment : ce qui aide n'est pas l'absence de peur, c'est de retrouver, au milieu d'elle, un point d'appui à la fois. C'est une manière de faire que le corps connaît ; elle se transmet.
Après ces années de formation, j'ai été animateur culturel, puis j'ai enseigné le mouvement, le jeu et l'expression corporelle pendant de nombreuses années — à des enfants, des adolescents, des adultes. Je croyais transmettre des techniques ; je découvrais un métier d'accompagnant. Car apprendre un geste d'équilibre à quelqu'un, c'est très exactement ceci : tenir un espace où une personne ose se déséquilibrer, la regarder chercher sans faire à sa place, savoir quand une main est nécessaire et quand elle empêche. Le jour où je suis devenu thérapeute — la médecine tibétaine en 2012, puis tout le reste —, je n'ai pas changé de métier ; j'ai seulement changé d'objet d'écoute.
De ces années de travail corporel, il me reste des outils très concrets. Un corps formé à sentir le corps des autres — précieux dans le massage Ku Nye et les techniques ostéo-articulaires douces. Le sens du rythme et du souffle — au cœur des Soins des Souffles de Vie. Une présence de scène devenue présence thérapeutique : cette qualité d'attention qui fait qu'une personne se sent vue. Et le jeu — car j'ai gardé de la scène la conviction que le sérieux et le rire ne s'opposent pas : ce site se termine d'ailleurs par un cabinet de jeux, et je ne connais pas de meilleur test d'équilibre intérieur que la capacité à rire de soi.
Plus tard, j'ai complété cette formation d'accompagnant par les outils de la relation — la thérapie relationnelle Imago, la Communication NonViolente, et bien d'autres explorations du développement personnel. Mais la base était posée dans le corps : on n'accompagne pas un être humain avec des grilles ; on l'accompagne avec un corps qui écoute, une attention qui tient, et le respect de son propre chemin vers l'équilibre — qui ne sera jamais exactement le vôtre.
Le corps vivant ne cherche pas à cesser d'osciller. Il apprend à composer avec l'oscillation — et c'est cela, peut-être, la santé.
Le corps garde ses habitudes : l'équilibre, le jeu et le mouvement font toujours partie de ma vie — et de mon hygiène personnelle de terrain. Mais mon vrai terrain d'écoute, désormais, est le pouls : trois doigts sur une artère, la même attention fine aux oscillations. Je n'ai jamais eu l'impression de changer de discipline.
Chaque jour. La lecture du corps, le rapport au souffle et au rythme, la présence, la patience de l'apprentissage par essais et chutes, et le jeu comme allié thérapeutique : tout cela vient du corps et de son écoute. Ces années de mouvement m'ont autant préparé à ce métier que mes diplômes — elles m'ont appris l'humain ; les formations ont ajouté les savoirs.
Le même geste, du premier jour à aujourd'hui : écouter les équilibres du corps et les accompagner. Que ce soit dans un mouvement, sous trois doigts posés sur l'artère radiale ou dans un bilan de terrain, il s'agit toujours de sentir des oscillations fines, de respecter ce qui cherche son aplomb, et d'intervenir juste assez — jamais plus.
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